Dans son avancement, notre société commence à mieux prendre en compte le domaine des émotions. On reconnaît leur importance centrale dans notre vie, on propose des pistes pour les « gérer » tout comme l’on parle désormais couramment d’intelligence émotionnelle, décrite comme « la faculté d’identifier les émotions chez soi et les autres, d’en tenir compte pour agir et communiquer adéquatement».

Un neurologue célèbre a affirmé avec autorité que « Descartes s’est trompé[1] » en considérant l’émotion comme opposée à la raison. En fait, notre pensée (y compris dans ses modes les plus rationnels) est toujours pétrie de sentiments. Au-delà même de l’intelligence émotionnelle, l’émotion est en fait constitutive de l’intelligence tout court.

Notre culture oscille encore entre deux polarités antagonistes face aux émotions : celle tout d’abord d’une pudeur, d’une retenue, voire d’une répression. Pour lesquelles il y a quelque chose d’embarrassant ou d’immature à ressentir ou à montrer de l’émotion.

Celle ensuite d’une espèce de complaisance, mélange de sensationnalisme et de sentimentalisme, où, à l’inverse, on monte en exergue et cherche à provoquer, entretenir, diffuser de l’émotion. D’une manière qui tend à brouiller la qualité de l’analyse ou des choix d’action.

Pertinence et utilité de l’émotion

L’émotion a une fonction biologique vitale : celle de révéler qu’un besoin fondamental est mis en tension par une situation. Elle constitue ainsi un signal d’alarme, que notre sensibilité fait remonter à notre conscience, que quelque chose ne « joue » pas et que ne rien faire n’est pas une option.

La colère signale ainsi un besoin de changement : nous nous trouvons face à un élément qui heurte notre sens de la justice ou de l’intégrité ou encore contient une menace. La colère se manifeste alors et nous pousse à agir.

La tristesse signale un besoin de réconfort, d’être compris et rassuré. La peur un besoin de sécurité, face à quelque chose qui met au défi nos compétences à y faire face. La honte (la plus problématique de toutes les émotions) indique que nous nous sentons menacés dans notre sentiment d’appartenance, redoutant d’être rejetés ou jugés. La joie enfin (seule parmi les grandes émotions à être reconnue comme « positive » puisqu’agréable) reflète et met en mouvement un besoin de partage, de communion.

En conséquence, l’émotion a toujours et une pertinence et une utilité (ou en tout cas une vocation en ce sens).

 

Est-ce si simple ?

Si toutefois l’émotion est parée de ces vertus, pourquoi suscite-t-elle de la réserve ou un malaise ? Il existe en fait deux phénomènes qui viennent gripper cette belle « mécanique ».

Le premier provient des distorsions induites par la réactivité émotionnelle en lien avec notre passé. Nous traitons (ou plutôt : nos cerveaux traitent !) les événements et les situations à la lumière de notre expérience. Lorsque celle-ci est pertinente à l’objet concerné, ce processus est efficace.

Nous trimballons toutefois avec nous des paquets d’émotions incomplètement digérées. Le réel nous met de manière répétée face à des situations qui les évoquent si fortement que nous nous trouverons alors à projeter dans le présent des émotions du passé, qui ne sont pas pertinentes au réel tel qu’il existe.

Le résurgence émotionnelle est alors un bien un « fauteur de troubles », avec cette nuance qu’elle constitue une opportunité pour la personne de traverser, en la rencontrant, une empreinte non résolue de son histoire. Et que dès lors qu’elle se produit, elle devient elle-même un élément de « réalité » dans le présent !

Le second tient au risque de déplacement des émotions dans les attitudes et les comportements lorsqu’elles sont refoulées. Un milieu (familial ou professionnel) qui vit des tensions avec un interdit (tacite ou explicite) de les reconnaître ou d’en parler encourage de fait un tel déplacement.

Les attitudes deviennent hostiles ou cyniques, la contrariété trouvant toujours des manières de s’exprimer sans se dire. Des cercles vicieux redoutables peuvent s’installer et conduire à une grande souffrance interpersonnelle. On impute alors à l’émotion un potentiel problématique qui provient en fait de son refoulement. Ce qui revient à prendre l’arbre pour la forêt !

 

Quand l’émotion est belle

La recherche montre que plus un système prohibe ou dissuade l’expression et l’élaboration émotionnelles, plus il étouffe la vitalité et la motivation de ses membres.

Ne ressentir aucune émotion peut être un fantasme de Cyborg déshumanisé et hyperperformant., dans la réalité, ce qui rend vivant et performant, c’est de vivre librement les émotions que nous vivons au contact du réel et des autres. De préférence bien !

Une analogie est très parlante : celle des compétitions sportives. Il va de soi qu’aucune partie mettant aux prises deux adversaires ne peut se vivre autrement qu’avec d’intenses émotions. Elles font partie de la vie des sportifs, du jeu lui-même mais aussi de la dynamique du succès.

Ce d’autant plus que le momentum, cet élément dynamique mystérieux tantôt favorable tantôt contraire, connaît des fluctuations tout au long du jeu (sauf dans des affrontements à sens unique). Il s’agit de bien vivre un ensemble de situations à haut impact émotionnel : comme la pression d’entrer dans la partie, l’euphorie quand tout va dans la bonne direction, la colère, le découragement ou la frustration quand les choses deviennent plus difficiles. Si extérieurement, certains sportifs de haut niveau peuvent donner l’impression d’être impassibles, intérieurement, il en va tout autrement !

Dans un collectif, on sait que certains joueurs officient en tant que leaders quand viennent les moments de calmer les esprits, de sonner le moment de la révolte, d’encourager à travers les difficultés, d’accepter des décisions injustes sans se mettre en danger par des réactions intempestives. Bref, si la dramaturgie sportive nous plaît autant, c’est qu’elle est dense en fluctuations imprévisibles du destin, mais aussi et surtout des sentiments et émotions.

Ces derniers étant évidemment indissociables de la performance, notamment quant à l’art et la maîtrise avec lequel ils sont vécus.

 

Perte de maîtrise

Car la grande peur qui vit en nous est bien celle de perdre la maîtrise de l’émotion. Nous pouvons être irrités, avoir un coup de mou ou un soupçon de trac ; ce qui nous inquiète au plus haut point en revanche est de nous emporter au point d’insulter violemment ou d’étrangler quelqu’un, de nous effondrer ou de nous retrouver tétanisés par la panique.

Le self-control, l’aptitude à garder la tête froide et une inébranlable assurance fait partie des caractéristiques les plus désirables. Pourtant, à l’encontre des idées reçues, la vraie force provient d’une familiarité éclairée avec ses propres émotions –et celles des autres.

On trouve aussi des personnalités très contenues, très contrôlées, même dés-affectées en apparence. Soyons clairs : ce n’est en aucun cas une vertu ni une compétence, en tout cas dans la sphère relationnelle. Qu’un pilote de chasse ou un chirurgien soit quelque peu dans ce registre, pourquoi pas, tant qu’il s’en tient à son activité première. A un poste de direction, les problèmes arriveront au galop.

Un fantasme conjoint est celui que tenir compte des émotions et leur donner une place reviendrait à ouvrir une boîte de Pandorre qui risquerait d’engloutir le groupe dans une hyper-émotionnalité ingérable.

C’est évidemment l’inverse que l’on observe. Le préalable à la maîtrise dans tout domaine est la pleine reconnaissance de ce qui est. En n’évitant pas cette dimension, on montre au contraire une compétence à prendre en considération l’entier de ce qui est là, avec la détermination de faire avec constructivement. C’est déjà bien rassurant !

 

Humaniser par la parole

Pour revenir à notre point de départ, il ne peut y avoir ni activité ni relation sans que s’y vivent, s’y expriment, et y circulent des émotions. Puisqu’à la fois elles signalent des besoins et qu’elles ont un potentiel dynamique, il importe de les élaborer et mettre à profit leur énergie dans une direction favorable. Les laisser en déshérence et vivre leur vie par elles-mêmes est le chemin assuré vers les conflits et dysfonctionnements !

On reconnaît aujourd’hui cinq grandes émotions principales : la colère, la peur, la tristesse, la honte et la joie. Chacune se décline dans une multitude de couleurs et de tonalités pour lesquelles existe un vocabulaire riche et pertinent.

On en trouve aujourd’hui des listes fort bien faites, qui permettent d’apprendre à les nommer adéquatement et donc d’assumer notre humanité. La recherche par ailleurs confirme que nommer et exprimer une émotion est un premier pas incontournable dans le fait de relâcher la tension qu’elle génère.

Qu’une réaction émotionnelle tienne à notre passé ou au réel dans le présent, dès lors qu’elle est là, elle s’invite dans « ce qui est » et gagne de toute manière à être partagée. Si par exemple je sur-interprète l’indifférence d’un collègue qui est simplement accaparé par un souci, le fait de mettre en paroles mon ressenti est une occasion de lever un doute, de clarifier les choses. De réaffirmer aussi l’importance que tient à mes yeux cette relation.

Un collectif en vitalité est ainsi caractérisé par une fluidité de partage du vécu. Ce qui est échangé fait vivre la vie du groupe, peut mettre en lumière des choses qui restent en partie cachées et stimuler l’harmonisation entre les personnes dans le sens de tenir compte (dans les bonnes proportions) des particularités et de besoins de chacun(e).

 

Solidarnosc !

Certains postes exposent à l’émotivité de tiers (comme les services de réclamation ou les professions d’aide et de soins). Des formations de qualité sont aujourd’hui couramment dispensées pour aider les collaborateurs à faire face aux usagers ou aux clients agressifs ou contrariés.

Toute une régulation se déroule aussi entre collègues dans les interstices de sociabilité des entreprises : cafétérias, temps de pause, etc. La compréhension, la compassion, le réconfort que les collègues peuvent se donner est très efficace pour faire baisser la tension.

Des espaces de partage ouvertement consacrés à la vie émotionnelle des équipes présentent un avantage supplémentaire : celui de montrer l’engagement de l’entreprise à la qualité de vie au travail de ses collaborateurs et de ses équipes. Le calcul ne peut être mauvais, puisque cela impacte favorablement la motivation et la performance. Sauf si c’est fait uniquement de manière intéressée, la sincérité étant un préalable nécessaire à obtenir ce retour sur investissements !

Un bon esprit d’équipe est toujours protecteur du bien-être des personnes. Et il dépend toujours de la qualité des relations, c’est-à-dire de la possibilité qui y existe de dire et partager librement ce qui est vécu, dans la confiance que ce ne sera pas utilisé contre soi. Bref, dans une forme de solidarité réelle.

 

Travail humanisé?

Deux statistiques pour terminer qui gagnent à être mises en relation : en Suisse près de 80% des collaborateurs s’estiment satisfaits de leur travail[2]. Et un tiers d’entre eux estiment avoir développé des attitudes cyniques face à leur travail, en réaction à des sentiments d’être injustement considérés ou traités[3].

La vie au travail est encore et toujours de la vie ! Et cette vie nous travaille nous-mêmes, inlassablement, dans notre chemin vers notre propre humanité, individuelle et collective.

Ecouter, respecter et donner place à cette vie au cœur du travail, c’est honorer notre humanité et l’aider sur son chemin vers la maturité.

Les autres sont irréductiblement les points d’appui de notre évolution personnelle, et vice-versa. C’est pour cela que cette tendance (qui est désormais une tendance de fond) n’est pas juste un gimmick vertueusement humaniste. C’est la condition d’une activité qui soit digne de nous, sachant que l’immense majorité des professionnels ne demandent qu’à donner le meilleur d’eux-mêmes au service d’activités et de projets qui en vaillent la peine.

Perspective inspirante, joyeuse, rassurante, stimulante. Bref, un beau paquet d’émotions !

 

[1] L’erreur de Descartes, Antonio Damasio, 1994

[2] Etude Randstad, 2016

[3] Baromètre RH, Université de Zürich, octobre 2016